PEAU NORMALE, PEAU SECHE, PEAU GRASSE : L’HYDRATATION CUTANEE Professeur Patrice Morel Hôpital St Louis – Paris Lorsque l’on interroge une femme, il est rare qu’elle nous dise qu’elle a une peau normale. La plupart du temps, elle la juge sèche ou grasse ou mixte ou sensible. Il faut dire qu’il n’y a aucune définition satisfaisante de la « peau normale ». Certains la définissent par rapport aux autres types de peau ; par exemple, elle n’est ni sèche, ni grasse … D’autres, et nous en sommes, préfèrent la caractériser par ses signes fonctionnels. C’est une peau qui n’entraîne aucune doléance. Elle ne tire pas, ne pèle pas, ne rougit pas, est douce au toucher et surtout supporte sans grand problème les multiples agressions quotidiennes, des cosmétiques aux ultra-violets naturels. Heureux propriétaire, il lui suffit de nettoyer sa peau en douceur et de l’entretenir par une hydratation quotidienne, selon des modalités relativement simples. D’un point de vue physiologique, la peau est essentiellement normale lorsqu’elle est correctement hydratée. C’est là le cœur du problème, qui mérite que l’on s’y attarde quelques instants. L’hydratation cutanée est fonction de la qualité de deux structures : Couche cornée et hydratation
cutanée
La couche cornée est la couche la plus superficielle (externe) de l’épiderme. Elle est formée de l’empilement, en plusieurs strates, de cornéocytes qui sont les cellules terminales, anucléés, du processus de prolifération et de différenciation de l’épiderme. Les cornéocytes sont reliés entre eux, dans la partie profonde de la couche cornée par des ponts d’union ou cornéodesmosomes, qui assurent la solidité du système. Dans la partie toute superficielle de la couche cornée, au contraire, la destruction enzymatique des cornéodesmosomes permet et régule la desquamation physiologique de l’épiderme. Chaque jour, nous éliminons des millions de cellules cornées et cela contribue à maintenir la couche cornée dans son épaisseur idéale pour chaque site anatomique (maximale aux talons, minimale aux paupières). La solidité et la compactabilité de la couche cornée assurent l’essentiel de la fonction barrière cutanée. Elles s’opposent notamment à la pénétration dans l’épiderme des champignons, des bactéries et des multiples allergènes de l’environnement mais elles s’opposent aussi à la fuite transépidermique d’eau. Bien plus, chaque cornéocyte de la couche cornée participe à l’hydratation cutanée. Le cornéocyte est formé d’un réseau dense de filaments de kératine, dispersés au sein d’une matrice composée d’une autre protéine, la filaggrine. L’ensemble est entouré d’une enveloppe très résistante. Pour que la couche cornée garde ses propriétés de souplesse, d’extensibilité et de résistance, il faut que la kératine des cornéocytes soit plastifiée par l’eau. D’où vient cette eau ? Evidemment, du derme qui contient une réserve considérable d’eau (environ 7 à 8 kg) provenant du plasma *. L’eau y est liée aux macro-molécules de la substance fondamentale du derme : mucopolysaccharides, acide hyaluronique, protéoglycanes… qui retiennent l’eau comme une éponge. Seule une toute petite partie de cette eau dermique est libre. C’est elle qui va, après migration transépidermique, gagner les espaces intercornéocytaires et plus encore pénétrer à l’intérieur des cornéocytes pour plastifier la kératine. L’eau est attirée et retenue dans les cornéocytes grâce à un double phénomène d’osmose et d’attraction par des éléments hygroscopiques intracellulaires (urée, acide lactique …) regroupés sous le nom de NMF ou Natural Moisturizing Factor. Les éléments du NMF proviennent eux-mêmes pour partie, de la protéolyse de la filaggrine qui entoure les filaments de kératine. Enfin, l’eau intracornéocytaire ne peut quitter le cornéocyte du fait de la nature hydrophobe des lipides des espaces intercornéocytaires. C’est là qu’intervient le film hydrolipidique de surface.
Film hydrolipidique de surface et
hydratation cutanée
Le film hydrolipidique de surface est, comme son nom l’indique, une émulsion naturelle formée d’eau et de lipides. Il s’étale à la surface de la couche cornée et s’insinue entre les cornéocytes, sorte de ciment d’un mur de briques. Une de ses fonctions essentielles est de retenir l’eau à la surface de la peau, empêchant ainsi sa déshydratation. Il protège les cornéocytes des agressions mécaniques et caustiques ; il maintient l’eau à l’intérieur des cornéocytes et s’oppose à la perte insensible d’eau (perspiration) venant de la profondeur. La partie aqueuse de l’émulsion provient à la fois de l’eau dermique qui monte dans l’épiderme et de l’eau de l’atmosphère qui se dépose sur la peau. La partie lipidique de l’émulsion provient du sébum (la peau est la plus grasse là où il y a le plus de glandes sébacées) et d’une synthèse épidermique de lipides. Cela nous conduit à dire quelques mots sur la couche granuleuse (ou stratum granulosum) de l’épiderme. Située juste au-dessous de la couche cornée, elle est facilement reconnue en histologie par les grains noirs de kératohyaline dispersés dans le cytoplasme des cellules granuleuses. Ce cytoplasme contient également des corpuscules appelés kératinosomes (ou corps d’Odland ou corps lamellaires) qui, en s’ouvrant à la périphérie cellulaire, déversent dans les espaces intercornéocytaires leur contenu lipidique. Ainsi, entre les cornéocytes, les lipides et notamment les céramides s’organisent en bi-couches hydrophobes retenant l’eau.
On aura compris que pour avoir et garder une peau normale, il faut la conjonction de nombreux éléments : un processus de prolifération et de maturation épidermique (le cornéocyte provient d’une cellule basale de l’épiderme) sans défaillance, une couche cornée d’épaisseur normale, une sécrétion sébacée modeste et un apport d’eau suffisant tant en eau dermique qu’en eau de surface. Il reste à « protéger ce capital ». Le nettoyage doit se faire en douceur afin de ne pas détruire (dégraisser) la partie lipidique du film hydrolipidique de surface. Il s’ensuivrait l’évaporation de l’eau de surface, la fuite d’eau transépidermique (la couverture huileuse ayant disparue) et la fragilisation des cornéocytes ainsi « mis à nu »… bref tout ce qu'il faut pour transformer une peau normale en peau sèche. La préférence ira pour le visage aux syndets, aux laits et émulsions nettoyantes et pour le corps aux savons enrichis en corps gras. L’entretien consiste à appliquer une à deux fois par jour, selon la saison, une émulsion hydratante légère qui renforcera le film hydrolipidique de surface. Elle pourrait être enrichie d’actifs anti-âge le soir ; le matin elle pourrait incorporer des filtres UVA et servira de base de maquillage. Rappelons pour clore ce chapitre que l’eau n’hydrate que si l’on empêche son évaporation immédiate par son incorporation dans une émulsion lipidique. De même, la pulvérisation d’eau sur le visage doit être suivie d’un séchage par tamponnement.
Cela n’est pas toujours vrai. La peau peut être sèche du fait de la simple augmentation de l’épaisseur de la couche cornée comme cela s’observe au cours des ichtyoses (congénitales ou acquises) ou simplement après ensoleillement prolongé (la peau se protége des ultra violets en augmentant sa synthèse de mélanine et en augmentant l’épaisseur de sa couche cornée). En dehors de ces circonstances, la peau sèche est une peau déshydratée, c’est à dire dont la teneur en eau (intra épidermique) est inférieure à la teneur normale. C’est le cas des peaux normales mais agressées, délipidisées (cf. ci-dessus) ; c’est le cas aussi de certaines peaux sèches constitutionnelles dont le meilleur exemple est constitué par la peau sèche de l’enfant atopique (5 à 10 % de la population). Ce qui caractérise la peau atopique, c’est une grande déperdition d’eau à travers l’épiderme (perte insensible d’eau). Son mécanisme n’est pas complètement élucidé mais beaucoup d’arguments plaident pour une anomalie enzymatique dans la voie de synthèse des céramides, lipides essentiels des espaces intercornéocytaires. Que doit-on faire pour corriger une peau sèche déshydratée ? La réponse est simple : lui apporter de l’eau mais plus encore des lipides pour maintenir l’eau à la surface de la peau. Ici les émulsions hydratantes seront plus lourdes, plus riches en corps gras. Les crèmes hydratantes pour peaux sèches répondent à des formulations très diverses. Certaines ont un effet simplement couvrant, filmogène, « cocotte-minute », empêchant la fuite d’eau transépidermique. D’autres incorporent des actifs qui attirent et retiennent l’eau à la surface de la peau. A défaut de savoir reconstituer un NMF naturel on peut incorporer tel ou tel actif qui le compose. Toutes les combinaisons sont permises. Bien entendu, le nettoyage préalable à l’application des crèmes hydratantes pour peau sèche, doit être extrêmement doux (émulsions nettoyantes).
La peau grasse n’est due qu’à un seul facteur : l’excès de sébum. Celui ci est fabriqué par les glandes sébacées appendues aux poils (souvent rudimentaires), sous stimulation hormonale. Les oestrogènes freinent la sécrétion sébacée, les androgènes l’augmentent. La moindre hyperandrogénie, soit par sécrétion ovarienne et/ou surrénalienne exagérée soit par hyper activité de la 5 alpha réductase au niveau de la glande sébacée elle-même, conduit, chez la femme, à l’augmentation de taille des glandes sébacées et donc à l’augmentation de la sécrétion et de l’excrétion du sébum. Le seul remède consiste dans les formes sévères, à donner des anti-androgènes (acétate de cyproterone) dont l’efficacité sur la séborrhée se manifeste dès le 3ème - 6ème mois de traitement. Chez l’homme, le traitement de la peau grasse ne peut être que cosmétique : éviter les nettoyages – dégraissages trop brutaux en utilisant des savons doux bien que la notion d’hyperseborrhée réactionnelle à un dégraissage trop intense reste éminemment discutable. Parfois l’hyperseborrhée est essentiellement médio-faciale et la femme dit avoir la peau mixte : grasse au milieu et plutôt sèche sur les faces latérales du visage. Cela s’explique facilement par la topographie essentiellement médio-faciale des glandes sébacées. La cosmétique devra jongler avec ces différents impératifs.
Il est dit que nous vivons dans un monde d’allergies : à la pollution, à l’environnement, au stress … La peau et la cosmétologie n’ont pas échappé à ce phénomène de mode largement médiatisé. Certes il existe des allergies aux cosmétiques ; elles restent rares et la plupart des produits hypoallergéniques répondent plus à une demande des consommateurs qu’à un réel besoin. On est en revanche frappé par le grand nombre de femmes qui nous disent que leur peau ne tolère plus aucun produit cosmétique et qu’elles en sont réduites à limiter à l’eau, de préférence thermale, leur hygiène du visage. Au début, ce phénomène de peau sensible avait de quoi désarçonner le dermatologue car l’aspect de l’épiderme lui paraissait normal. Depuis peu, le phénomène de peau sensible a été scientifiquement démontré (stinging test) à défaut d’être complètement élucidé. Si l’eau thermale ne peut à elle seule nettoyer le visage (comment pourrait-elle émulsionner les particules grasses ? ), elle sera en revanche utilisée pour le rinçage du produit nettoyant spécifiquement élaboré pour ce type de peau. De même, les crèmes hydratantes devront exclure des composants connus pour être les plus irritants. Ces gammes « haute tolérance » ou « pour peau sensible » auront tendance à remplacer les gammes hypoallergéniques.
N otre peau a besoin d’un apport hydrique quotidien suffisant **, d’une part pour reconstituer le stock d’eau du derme (risque de déshydratation avec perte de l’élasticité de la peau, pli cutané), d’autre part pour renouveler le film hydrolipidique de surface essentiel pour l’aspect et la fonction barrière de l’épiderme. Mais rappelons-nous que l’eau appliquée sur la peau ne l’hydrate ou ne la réhydrate que si elle est fixée par la présence de lipides qui en empêchent l’évaporation. ![]() ![]() |
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