L'EAU ET LE REIN Mme Lise BANKIR Docteur es Sciences Directeur de Recherche INSERM L'eau est le constituant principal de notre organisme. Elle représente environ 70 % du poids corporel, soit 50 litres pour un individu de 70 kg (avec des différences liées au sexe, à l'âge et à la masse grasse). Environ 1,5 à 2 litres de cette eau sont renouvelés chaque jour.
En plus de sa participation à la composition de tous nos tissus, l'eau est le véhicule des éléments figurés et dissous circulant dans le sang, ainsi que celui de certaines sécrétions (larmes, sucs digestifs, etc.). Elle est indispensable à la régulation de la température (sudation) et à l'élimination des déchets solubles (urine).
Au cours de l'évolution, la vie hors du milieu aquatique a été rendue possible par l'acquisition de mécanismes puissants permettant une économie d'eau. L'hormone antidiurétique (ADH), appelée aussi vasopressine ou AVP, joue un rôle essentiel dans ces mécanismes en permettant au rein de concentrer les déchets à excréter dans l'urine dans un volume d'eau relativement faible. Cette concentration est réalisée dans une partie spécialisée du rein, la médulla, propre aux mammifères. Dans les conditions normales, l'ADH permet au rein de produire une urine une à quatre fois plus concentrée que le plasma. Quand les pertes d'eau atteignent un certain niveau, la sensation de soif apparaît pour déclencher une prise de boisson afin d'apporter un supplément d'eau à l'organisme. La soif représente un signal d'alerte qui permet d'éviter un déficit en eau. La satiété de la soif est puissante et il est difficile de se forcer à boire de grandes quantités d'eau pure en absence de soif (sauf motivations pathologiques ou spéciales). Par contre, la consommation de liquides de goût agréable peut largement dépasser la soif (boissons sucrées, alcoolisées...). A l'inverse, il est probable que la quantité d'eau ingérée peut être inconsciemment réduite lorsque l'eau contient des impuretés qui modifient son goût, même de façon minime. L'ADH permet de concentrer l'urine par la combinaison de trois actions principales sur les canaux collecteurs :
Comme bien d'autres données biologiques, la tendance à concentrer l'urine varie largement pour chaque individu. Certaines personnes boivent peu et produisent régulièrement un faible volume d'urine de forte osmolalité, tandis que d'autres boivent beaucoup et ont une urine à peine concentrée, ou même parfois hypotonique par rapport au plasma. Contrastant avec cette grande variabilité interindividuelle, ces tendances sont très reproductibles chez un même sujet au cours du temps et sont vraisemblablement influencées par des facteurs génétiques, auxquels s'ajoutent des facteurs liés au conditionnement familial et social. Pour évaluer le travail de concentration du rein, il faut tenir compte, non seulement de l'osmolalité urinaire atteinte (qui varie généralement entre 200 et 1200 mosm/kg H2O dans les conditions normales), mais également de la quantité d'osmoles excrétées qui a été élevée à cette concentration. On utilise pour cela la notion de réabsorption d'eau libre ("libre d'osmoles"), TcH2O, qui est la différence entre la clairance osmolaire et le débit urinaire. Il faut donc toujours prendre en considération la concentration de l'urine et le niveau d'excrétion osmolaire (influencé par les ingestats). Chez le nourrisson et le jeune enfant, l'ingestion d'eau est généralement associée à l'ingestion de nutriments dans des proportions fixes que l'enfant ne peut contrôler. En effet, dans le lait ou dans une bouillie, les proportions de nutriments et d'eau sont fixées et le pourcentage d'eau est généralement assez important. Plus tard au cours de la vie, les entrées d'eau et d'aliments sont quantitativement indépendantes l'une de l'autre, même si elles peuvent être associées au cours des repas. Dans la plupart des cas, des repas sont pris à heure régulière, alors que la prise de boisson ne se fait pas à heure fixe, et que, souvent, on ne pense pas à boire entre les repas. De plus, chez les personnes âgées, la sensation de soif tend à s'atténuer, ce qui peut conduire à des apports hydriques insuffisants. L'ADH, hormone antidiurétique, appelée aussi vasopressine ou AVP, a pour rôle essentiel d'économiser l'eau en concentrant l'urine au niveau des canaux collecteurs :
Aux temps préhistoriques où l'eau n'était encore ni stockée ni transportée facilement par l'homme, la capacité de conservation d'eau permise par l'ADH a été un facteur essentiel dans l'évolution (par les processus de sélection naturelle). Elle a permis à l'homme d'acquérir une plus grande indépendance vis à vis des contraintes d'approvisionnement en eau, et donc d'être plus autonome pour l'exploration, la chasse, le séjour prolongé dans des conditions hostiles... Bien que ces facteurs de sélection n'aient plus autant d'importance dans notre civilisation, ces acquis évolutifs sont toujours présents car l'évolution procède de façon bien plus lente que le développement de notre civilisation. Si le mécanisme de conservation de l'eau par le rein, permise par l'ADH, est un élément important dans l'équilibre hydrique de l'organisme, ses effets secondaires peuvent devenir potentiellement néfastes dans certaines situations.
Il faut noter que l'implication éventuelle de l'ADH dans certaines pathologies n'a pas fait, jusqu'à présent, l'objet de beaucoup d'études chez l'homme. Les raisons en sont multiples. Tout d'abord, pendant longtemps, la sensibilité du dosage de l'ADH était insuffisante pour détecter valablement les taux plasmatiques dans des examens de routine. D'où un déficit de connaissances comparé aux données acquises sur les effets d'autres hormones comme celles du système rénine - angiotensine, ou le peptide natriurétique atrial (ANP). Ensuite, au cours d'un examen clinique, l'interrogatoire comporte rarement des questions sur le volume d'urine habituel des patients. L'implication éventuelle de l'ADH dans différentes pathologies et chez certains patients est donc mal appréciée puisqu'on ne connaît ni leur taux d'ADH, ni le volume et l'osmolalité de leurs urines. Enfin, le développement d'antagonistes sélectifs actifs chez l'homme (antagonistes qui permettraient de révéler les effets différés de l'ADH et les conséquences de l'inhibition chronique de ces effets) s'est révélé très difficile et on ne dispose que depuis deux ou trois ans de quelques molécules intéressantes et les études chez l'homme de l'effet de ces drogues sont encore très préliminaires. L'urée est le principal soluté de l'urine. Elle représente 40 à 45 % des osmoles excrétées par jour chez l'homme (pour un régime alimentaire de type occidental). Elle diffuse librement (bien qu'assez lentement) à travers les membranes biologiques. Elle est d'autant plus réabsorbée le long des canaux collecteurs que l'urine est plus concentrée.
L'ADH en augmentant la perméabilité à l'urée de la partie terminale des canaux collecteurs aide à la concentration de l'urine, mais augmente de fait encore la quantité d'urée soustraite à l'excrétion. Ces deux effets entraînent par conséquent une forte diminution de l'efficacité d'excrétion de l'urée. En effet, dans une urine très concentrée, on n'excrète que 20 % de l'urée filtrée à l'entrée du néphron, contre 60% dans une urine diluée. Pour satisfaire les besoins d'excrétion quotidiens de l'urée, il faut donc en filtrer d'autant plus que l'urine est plus concentrée. La limitation de l'augmentation de la concentration sanguine d'urée se fait au prix d'une augmentation du débit de filtration glomérulaire (DFG). Cette augmentation du DFG, bien supportée par un rein sain, peut contribuer à l'apparition ou à l'aggravation d'une insuffisance rénale. Elle sollicite de façon accrue le filtre glomérulaire ce qui augmente le risque d'albuminurie et de glomérulosclérose. D'autre part, elle oblige le tubule proximal à fournir un plus grand travail en réabsorbant en quantité plus importante les substances que l'organisme doit conserver en totalité ou en partie (acides aminés, glucose, sodium...). L'effet de l'ADH sur la réabsorption de sodium dans le canal collecteur cortical ne se manifeste sans doute qu'à partir d'un certain seuil. On constate que l'excrétion de sodium est plus faible dans des urines concentrées au-delà de 600 mosm/kg H2O que dans des urines moins concentrées ou même diluées. D'autre part, il a été montré qu'une charge sodée est excrétée plus lentement lorsque l'hydratation est faible que lorsque l'hydratation est abondante. Ces observations permettent de penser que l'ADH, en stimulant la réabsorption de sodium dans le segment terminal du néphron, réduit la capacité d'excréter le sodium et pourrait ainsi contribuer (sans doute en association avec d'autres facteurs) à la rétention sodée observée dans les hypertensions sensibles au sel. Il ne s'agit pour l'instant que d'une hypothèse basée sur des observations physiologiques chez le sujet sain, qui n'a donc pas encore fait l'objet d'études cliniques.
Dans certaines situations cliniques, on utilise des drogues dites "diurétiques". Elles agissent généralement en inhibant la réabsorption de sodium dans des segments du néphron précédant le canal collecteur (diurétiques de l'anse et thiazidiques agissant sur le tubule distal), ce qui entraîne, secondairement, une diminution de la réabsorption d'eau par le rein. Une nouvelle catégorie de molécules est actuellement en cours de développement. Il s'agit d'antagonistes spécifiques des récepteurs de l'ADH du canal collecteur, les "aquarétiques".
L'effet de l'ADH sur la réabsorption de sodium dans le canal collecteur cortical ne se manifeste sans doute qu'à partir d'un certain seuil. On constate que l'excrétion de sodium est plus faible dans des urines concentrées au-delà de 600 mosm/kg H2O que dans des urines moins concentrées ou même diluées. D'autre part, il a été montré qu'une charge sodée est excrétée plus lentement lorsque l'hydratation est faible que lorsque l'hydratation est abondante. Ces observations permettent de penser que l'ADH, en stimulant la réabsorption de sodium dans le segment terminal du néphron, réduit la capacité d'excréter le sodium et pourrait ainsi contribuer (sans doute en association avec d'autres facteurs) à la rétention sodée observée dans les hypertensions sensibles au sel. Il ne s'agit pour l'instant que d'une hypothèse basée sur des observations physiologiques chez le sujet sain, qui n'a donc pas encore fait l'objet d'études cliniques.
![]()
| ||||||||||||||||||||||||||||||||||||