Décembre 2005

FER ET RISQUE DE MALADIES CARDIOVASCULAIRES
Pilar GALAN
U557 Inserm (UMR Inserm/Inra/Cnam)
Centre de Recherche en Nutrition Humaine/CNAM, 5 rue Vertbois, F-75003 Paris



Au cours des dernières années, il a été émis l’hypothèse que, du fait de ses propriétés pro-oxydantes génératrices de radicaux libres, le fer pouvait être impliqué dans la péroxydation lipidique et le déterminisme des maladies cardiovasculaires (1). En 1981 Sullivan (2) a été le premier à suggérer que les réserves en fer étaient positivement corrélées au risque de maladies coronariennes. Cette théorie repose sur le fait que fer libre (non lié à la transferrine ou la ferritine), lorsqu’il est présent en quantité accrue dans l’organisme, est capable de générer, par la réaction de Fenton, des radicaux hydroxyles très réactifs, à partir de l'espèce peu réactive H2O2, (3). La production de radicaux libres est responsable d'attaques au niveau de structures cibles essentielles comme l'ADN et les membranes cellulaires, et aboutit à des destructions de l'architecture membranaire. Ces atteintes cellulaires et l'oxydation de certaines lipoprotéines (les LDL) sont considérées comme des facteurs déterminants de l'athérogenèse (4).

Bien que les hypothèses mécanistiques impliquant le rôle du fer dans le risque des cardiopathies ischémiques soient fortes, les résultats des études épidémiologiques dans ce domaine ne sont pas réellement convergents (5-8). La plupart des études transversales (études écologiques et cas-témoins), reposant sur le dosage de la ferritine sérique, comme un marqueur précis du statut en fer (9), n’ont pas, en général, retrouvé de relation entre le statut en fer et l’incidence des cardiopathies ischémiques (8, 10-19), mais certaines de ces études transversales ont décrit cette relation (20,21).

Cependant ces études ne prennent pas toujours en charge des facteurs de confusion majeurs (syndromes inflammatoires, thérapeutiques, facteurs alimentaires,..) susceptibles d’influencer la signification de la ferritine sérique et ne permettent pas, du fait de leur méthodologie transversale, d’exclure un effet des maladies cardiovasculaire sur ce marqueur biologique d’évaluation du statut en fer. Les études longitudinales prospectives (suivi de cohorte), qui mesurent la ferritine sérique bien avant l’apparition de la maladie cardiovasculaire, évitent ces biais méthodologiques. De nombreuses études prospectives (22-33) ont été publiées à ce jour, mais seulement une étude réalisée en Finlande (22) a retrouvé une association statistiquement significative entre le taux de ferritine sérique et le risque de maladies cardiovasculaires. Après 3 années de suivi, les sujets présentant un taux initial de ferritine sérique supérieur à 200 µg/L et avaient un risque 2,2 fois plus élevé d’infarctus du myocarde par rapport à ceux dont le niveau de ferritine sérique était inférieur à 200 µg/L. Dans une étude prospective réalisée en Italie, reposant sur l’évaluation de critères intermédiaires de jugement, une association a été retrouvée entre le niveau de ferritine sérique et les mesures ultrasoniques du degré d’athérosclérose (21).
Une méta-analyse récente (34) reprenant l’ensemble des études prospectives disponibles et comparant les sujets en fonction de leur taux de ferritine sérique (supérieur ou inférieur à 200 µg/l) a rapporté un risque relatif de maladies cardiovasculaires de 1,03 (intervalle de confiance à 95% compris entre 0,83 et 1.29), soit une absence d’association significative.

Diverses études ont également été réalisées chez des donneurs de sang, dont on sait que les réserves en fer sont nettement plus faibles que chez les non donneurs de sang. Sur trois études publiées dans ce domaine (36-38), deux n’ont pas retrouvé de différence de risque de maladies cardiovasculaires (36,37), mais une a mis en évidence cette différence (38).

En France, dans le cadre de l’étude SU.VI.MAX (33), a été évaluée la relation entre le statut en fer, à l’inclusion, et le risque de maladies cardiovasculaires dans une cohorte d’adultes d’âge mur vivant en France, pays où la supplémentation en fer et les aliments enrichis en fer sont peu répandus. L’analyse a porté sur 10 917 femmes de 35 à 60 et hommes de 45 à 60 ans participant à l’étude SU.VI.MAX (essai randomisé en double aveugle visant à tester l’impact des antioxydants sur les maladies chroniques). A l’inclusion ont été mesurés les taux d’hémoglobine, de transferrine et de ferritine sérique. Les apports alimentaires quantitatifs ont été estimés à partir de 6 enregistrements de 24-h réalisés chez 5 287 des sujets, au cours des 2 premières années de l’étude. Toutes les maladies cardiovasculaires survenues au cours des 7,5 années de surveillance ont été validées.
La ferritine sérique est corrélée à la cholestérolémie, la triglycéridémie, la pression artérielle systolique et diastolique et l’Index de Masse Corporelle. Mais aucune association n’a été retrouvée entre le niveau de base de la ferritine sérique ou de transferrine sérique, et le risque de cardiopathie ischémique, même après ajustement sur les principaux facteurs de risque. Cependant des liens ont été retrouvés dans l’étude SU.VI.MAX, comme dans d’autres études (22, 38-40) entre la ferritine sérique et plusieurs facteurs de risque cardiovasculaire (cholestérolémie, triglycérides, obésité ou la pression artérielle). Aucun lien, dans cette étude française, n’a été retrouvé entre les apports alimentaires en fer et le risque de maladies cardiovasculaires.

Ces derniers résultats, confrontés à l’ensemble des données épidémiologiques, ne permettent pas d’affirmer un rôle majeur du statut en fer dans le déterminisme des maladies cardio-ischémiques, même si un apport de fer excessif n’est pas souhaitable.


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