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BOISSONS EDULCOREES ET CONTROLE DU POIDS CORPOREL (surpoids, obésité) France Bellisle CRNH Ile-de France, Hôtel-Dieu, 1 Place du Parvis Notre-Dame, 75004 Paris
Les édulcorants intenses ont été développés pour remplacer les sucres dans les aliments et les boissons, et favoriser ainsi le contrôle du poids corporel. Ils ont maintenant été utilisés depuis plusieurs décennies et il est possible d’évaluer leurs effets réels sur le contrôle du poids corporel. Le principe de leur utilisation en remplacement des sucres est simple : ces substances ont un pouvoir sucrant très supérieur à celui du saccharose (notre sucre de table habituel qui apporte 4 calories par gramme). Il suffit donc d’utiliser une toute petite quantité d’édulcorant intense (apportant très peu ou pas du tout de calories) pour conférer à une boisson ou à un aliment un goût sucré agréable, ce qui pourrait permettre de retirer le sucre et ses calories de l’aliment ou de la boisson. La consommation de ces produits contenant moins de calories pourrait aider les personnes qui souhaitent maigrir, ou tout simplement éviter de grossir.
En pratique les choses ne sont pas si simples. Plusieurs questions doivent être examinées avant de savoir si, et dans quelles conditions, l’usage des édulcorants intenses en remplacement des sucres permet de faciliter le contrôle du poids.
Une première observation très importante est que l’utilisation d’édulcorants intenses en remplacement des sucres n’entraîne pas nécessairement de diminution du contenu calorique d’un aliment (Drewnowski, 1999). Dans les aliments solides, le sucre apporte non seulement le goût sucré, mais aussi une masse (parfois une proportion importante de la masse totale de l’aliment) et procure aussi plusieurs bénéfices technologiques (texture, conservation, etc.). Lorsque l’on veut retirer le sucre d’un aliment solide, il faut non seulement ajouter un ou plusieurs édulcorants intenses pour rétablir le goût sucré, mais aussi il faut remplacer la masse du sucre. La grande question est : par quoi va-t-on le remplacer? Si l’on utilise des glucides (4 calories au gramme), alors il n’y a pas de différence entre le produit allégé en sucre et le produit original. Si l’on utilise des lipides (9 calories au gramme), alors le contenu énergétique du produit allégé en sucre peut même être supérieur à celui du produit d’origine (dans certains chocolats par exemple). Le consommateur doit donc lire attentivement les étiquettes des produits solides allégés en sucre pour s’assurer qu’ils sont effectivement moins caloriques que le produit traditionnel non allégé.
Dans les boissons, la situation est tout autre. On peut très facilement retirer tout le sucre d’une boisson, un soda par exemple, et le remplacer par une quantité infime d’un ou de plusieurs édulcorants intenses. La masse du sucre est ici remplacée par de l’eau, qui n’apporte aucune calorie. Alors qu’un litre de soda sucré fait autour de 400 calories, le litre du même soda édulcoré est pratiquement sans calories. Dans ce cas, l’usage d’édulcorants a un effet indiscutable sur le contenu énergétique du produit. Pour les consommateurs de boissons sucrées, les édulcorants intenses représentent un moyen efficace pour éliminer une source de calories qui peut être très importante. Le choix de boissons édulcorées, plutôt que de boissons sucrées, pourrait donc aider le consommateur à limiter ses apports énergétiques.
Suffit-il de choisir des produits édulcorés plutôt que des produits sucrés pour que les apports énergétiques quotidiens soient automatiquement diminués. La réponse est non. Tout dépend du contexte alimentaire total. Cette question a été bien étudiée au cours des années. Au moment où les édulcorants ont été introduits sur le marché, nombreux étaient les experts en nutrition qui prédisaient que ces produits n’auraient aucun effet sur le poids corporel des consommateurs. Leur raisonnement reposait sur un principe capital de la physiologie, celui de la régulation du bilan d’énergie. La notion de régulation du bilan d’énergie implique que divers mécanismes physiologiques et comportementaux assurent chez l’homme, comme chez l’animal, l’adéquation entre les dépenses d’énergie et les besoins (Havel, 2001). Si le mangeur ingère moins d’énergie qu’il n’en dépense (peut-être en remplaçant des produits sucrés par des produits édulcorés), alors divers mécanismes physiologiques entrent en action pour rétablir l’équilibre et augmenter la consommation. Selon ce principe, le consommateur d’aliments « allégés » serait poussé, par ses mécanismes de régulation physiologiques, à manger davantage de ces aliments allégés, ou d’autres aliments, pour rétablir les apports énergétiques correspondant à ses besoins. La relative stabilité à long terme du poids corporel, observée chez la plupart des adultes, suggère l’action de mécanismes de compensation et d’ajustement des apports aux dépenses (ou peut-être même des dépenses aux apports) qui, au final, aboutissent à maintenir le poids. C’est ainsi que l’on pourrait expliquer qu’il soit si difficile maigrir de façon durable : les mécanismes physiologiques de régulation agissent pour rétablir la correspondance des apports et des besoins. Certains auteurs ont même parlé d’un « pondérostat » (Cabanac, 2001), comme l’on peut parler d’un thermostat, qui rétablirait automatiquement un niveau de poids corporel déterminé, quels que puissent être les efforts des personnes qui se mettent au régime amaigrissant.
Au cours des dernières années, il a été montré que la régulation du bilan d’énergie n’est pas aussi exacte que l’on pensait autrefois (Schwartz et coll., 2003 ; Levitsky, 2005). La compensation pour les calories manquantes dans les boissons ou aliments édulcorés, lorsqu’elle se produit, n’est pas exacte et nombreuses sont les études qui ont vérifié qu’après l’ingestion de boissons édulcorées, il n’y a pas d’augmentation compensatrice de la consommation, ou que cette augmentation n’est que partielle. Autrement dit, chez l’enfant comme chez l’adulte, la consommation d’une boisson édulcorée induit bien un déficit énergétique par comparaison avec la consommation d’une boisson contenant des sucres (par exemple : Birch et coll, 1989 ; van Wymelbeke et coll., 2004). Ceci étant admis, pour que le poids corporel change, il faut que l’énergie totale de l’alimentation soit supérieure (dans ce cas l’on grossit) ou inférieure (dans ce cas l’on maigrit) aux besoins. Les calories des boissons, et l’économie énergétique que l’on peut réaliser en choisissant des boissons édulcorées, ne représentent qu’une fraction des apports totaux. Le comportement du consommateur est donc très important pour déterminer si le choix de boissons édulcorées aboutira effectivement, sur 24 heures, à un déficit énergétique et à plus long terme sur une perte de poids. Les produits édulcorés n’ont pas un effet magique et automatique sur les entrées d’énergie. Rolls (1991) souligne bien, à l’issue une revue exhaustive des études parues à cette date, que les édulcorants intenses ne réduisent la ration énergétique totale que dans le cadre d’une alimentation rationnelle qui prend en compte l’ensemble des choix alimentaires. Une étude (Chen & Parham, 1991) a montré que chez des étudiants américains, des produits édulcorés pouvaient être intégrés occasionnellement dans une alimentation assez anarchique peu susceptible de procurer des bénéfices nutritionnels ou pondéraux. Mieux encore, Mattes (1990) a montré que certaines personnes qui savent qu’elles ont consommé des produits allégés, se permettent de manger plus à la prochaine occasion. On pourrait rapprocher cette observation de la tendance de certains consommateurs d’allégés à s’accorder une « récompense » alimentaire dont la valeur énergétique est parfois bien plus élevée que les calories épargnées par le choix d’aliments édulcorés. S’accorder un gros gâteau parce qu’on met des sucrettes dans son café n’est pas un bon calcul.
Les édulcorants intenses peuvent-ils aider les personnes au régime hypocalorique ? Des études cliniques ont montré que des personnes en surcharge pondérale ont une meilleure adhésion à leur régime hypocalorique lorsqu’on leur permet d’utiliser les édulcorants intenses ; après le programme d’amaigrissement, le maintien du poids perdu semble aussi meilleur à long terme chez les consommateurs qui utilisent les édulcorants intenses (Blackburn et coll., 1997).
Le fait que plusieurs études épidémiologiques aient rapporté un poids corporel plus élevé chez les utilisateurs habituels d’édulcorants que chez les non-utilisateurs a encore une fois nourri la controverse. L’utilisation d’édulcorants ne ferait-elle pas grossir ? De nos jours, ces observations sont expliquées par le fait que les utilisateurs d’édulcorants se recrutent surtout parmi les gens qui ont du mal à contrôler leur poids, et qui pourraient être encore plus gros s’ils n’avaient pas la possibilité de se servir d’édulcorants intenses. Dans l’étude SuViMax par exemple, les utilisateurs d’édulcorants intenses sont légèrement plus lourds que les non-utilisateurs, alors que leurs apports énergétiques quotidiens, et surtout leurs apports en sucres simples, sont moindres (Bellisle et coll., 2001). Cette dernière observation montre que l’utilisation d’édulcorants intenses ne stimule pas la consommation de sucres, contrairement à une idée communément répandue.
En 2006 est parue une méta-analyse de plusieurs études portant sur les effets alimentaires et pondéraux des édulcorants intenses (de la Hunty et coll., 2006). Cette méta-analyse n’a considéré que les essais randomisés contrôlés (Randomized Controlled Trials ou RCT) qui examinent la prise alimentaire de sujets humains pendant au moins 24 heures. Il s’agit donc d’un sous-ensemble des dizaines de travaux menés sur le sujet, dont la très grande majorité n’observe le comportement que pendant un ou deux repas. Il s’agit en outre d’études « randomisées », c'est-à-dire d’études dont les participants étaient affectés au hasard à l’une des différentes conditions expérimentales comparées. Les RCT sont considérés comme la méthodologie optimale dans la démarche scientifique. La sélection des études incluses dans cette méta-analyse semble donc très exigeante. On peut cependant regretter que parmi les études retenues deux n’aient paru que sous la forme de résumés (« abstracts ») présentés dans des congrès, et non pas sous la forme d’articles examinés et approuvés par les comités de lecture de revues scientifiques internationales.
Quinze études incluses dans la méta-analyse concernent les effets des édulcorants intenses sur les apports énergétiques. Ces études présentent des différences méthodologiques majeures : alimentation ad libitum ou régime restrictif ; type de boissons ou d’aliments édulcorés ; taille des populations (entre 6 et 163 volontaires) ; durée de l’observation (entre 1 jour et 3 ans), indice de masse corporelle des participants (du normal au super-obèse), lieu de l’essai (en laboratoire ou dans la vie quotidienne), type de la condition contrôle, etc. Parmi ces études, douze donnaient une estimation de la « compensation » énergétique observée après consommation de produits édulcorés. En dépit de la très grande variabilité de cette compensation, la méta-analyse estime qu’environ 32% de l’énergie enlevée aux aliments solides grâce à la substitution du sucre par un édulcorant intense était compensée, alors que la compensation pour les liquides n’atteignait que 15.5%. L’ensemble de ces quinze études suggère une réduction des apports quotidiens de l’ordre de 10% chez les utilisateurs d’édulcorants (en remplacement du saccharose), ce qui chez une personne ingérant en moyenne 2200 calories par jour équivaudrait à une épargne de 220 calories. Les auteurs de la méta-analyse proposent par extrapolation qu’une telle épargne représenterait théoriquement une perte de poids d’environ 200 g par semaine en moyenne. Dix publications citées dans la même méta-analyse présentaient des données sur l’évolution pondérale (en moyenne après 12 semaines). En réalité, neuf études indépendantes étaient décrites (une étude ayant fait l’objet de deux publications). Le changement de poids observé correspond exactement à celui prédit par l’extrapolation : en effet, une perte de poids d’environ 3% est rapportée. Ces 3% représentent 2.3 kg pour un adulte de 75 kg, et correspondent à une perte pondérale d’environ 200 g par semaine. La correspondance entre l’épargne énergétique due aux édulcorants et la perte de poids effectivement observée constitue, selon les auteurs de la méta-analyse, une démonstration convaincante d’un effet prévisible de l’utilisation des édulcorants dans la gestion du poids corporel. Ces données sont des moyennes obtenues sur des groupes. Au niveau individuel, les auteurs de la méta-analyse suggèrent que la substitution du sucre par des édulcorants intenses représente un complément utile aux différents types régimes restrictifs.
Les résultats de cette publication sont intéressants. A cause de la grande variabilité des méthodologies représentées dans cette analyse, il reste à démontrer quelles sont les conditions de substitution des sucres par des édulcorants qui donnent les meilleurs résultats, chez quelles populations, et surtout pour combien de temps. Seule une étude a suivi les volontaires au-delà de la période de perte de poids, et a constaté après deux ans un meilleur maintien de la perte de poids chez les personnes encouragées à utiliser des édulcorants intenses (Blackburn et coll., 1997). Ces résultats demandent aussi à être confirmés par d’autres études dans d’autres populations.
L’utilisation d’édulcorants intenses dans les boissons est susceptible d’en faire baisser la densité énergétique et, par conséquent, de favoriser une réduction des apports énergétiques et un meilleur contrôle du poids corporel dans le cadre d’une alimentation rationnelle, correspondant aux besoins du mangeur. Cet effet ne se produit pas automatiquement ou de façon magique : l’usage d’édulcorants intenses ne suffit pas à améliorer le contrôle pondéral si l’alimentation est excessive. Une récente méta-analyse d’essais randomisés contrôlés appuie la notion que l’économie d’apports énergétiques réalisée en remplaçant des sucres par des édulcorants aboutit effectivement à une réduction pondérale. La grande variabilité des effets observés entre études et surtout entre individus, souligne la nécessité de continuer la recherche des conditions optimales d’obtention de l’effet recherché : un meilleur contrôle pondéral.
1. Bellisle F, Altenburg de Assis MA, Fieux B, Preziosi P,Galan P, Guy-Grand B, Hercberg S. Use of « light » foods and drinks in French adults : biological, anthropometric and nutritional correlates. J Hum Nutr Diet, 2001;14:191-206.
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5. Chen LNA, Parham ES. College students’ use of high-intensity sweeteners is not consistently associated with sugar consumption. J Am Diet Assos 1991; 91: 686-690.
6. de la Hunty A, Gibson S, Ashwell M. A review of the effectiveness of aspartame in helping with weight control. Br Nutr Found Nutr Bull 2006; 31: sous presse.
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